Dans la presse : « “Plus personne ne doit mourir en voulant traverser la Méditerranée” » – arte.tv 10/10/13

“Plus personne ne doit mourir en voulant traverser la Méditerranée”

Laure Siegel, ARTE JOURNAL, arte.tv, 10 octobre 2013.

 

Alors que l’île sicilienne de Lampedusa enterre à peine les migrants érythréens morts aux portes de l’Europe, les voix s’élèvent pour que les routes de l’immigration cessent d’être des couloirs de la mort. Pour Sissoko Anzoumane, porte-parole de la Coordination des sans-papiers de la région parisienne, plus personne ne devrait jamais mourir pour vouloir changer de pays.

« Tout le monde s’indigne aujourd’hui avec Lampedusa parce que le nombre de morts d’un coup est énorme : nous demandons simplement qu’il n’y ait plus personne qui meurt en voulant traverser la Méditerranée. Il faut appliquer l’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme qui stipule que chacun est libre d’aller où il veut, quand il veut. Si la liberté de circulation était respectée, Frontex n’aurait jamais été créée » assène Sissoko Anzoumane, militant depuis 2002 qui pointe la responsabilité de l’agence en charge de la gestion des frontières européennes et les flux migratoires.

 

Originaire de Monéa au Mali, en France depuis 20 ans mais régularisé depuis 2006 seulement, il déplore les conditions d’immigration toujours plus drastiques : « Il y a 20 ans, les visas étaient un peu plus faciles à obtenir et nous pouvions alors venir en avion. Aujourd’hui, ils sont distribués au compte-goutte, il faut connaître quelqu’un dans le système et cela coûte de plus en plus cher. Les gens dépensent de l’argent pour s’acheter un billet d’avion, faire une demande de visa qui leur est finalement refusée, et en comptant les bakchichs à tout le monde, tout ça leur coûte entre 8 000 et 10 000 euros au Mali ou au Sénégal. Et comme ils n’ont plus les moyens, ils doivent se rabattre sur les petits bateaux. Ce phénomène a beaucoup augmenté avec l’instabilité au Maghreb et au Mali. »

 

Le 5 octobre, le collectif de sans-papiers dont il est le porte-parole a achevé la marche du Grand Paris devant le palais de l’Elysée et a rassemblé plus de 500 personnes. Une déambulation d’un mois autour de la banlieue parisienne, ponctuée d’arrêts devant les préfectures et centres de rétention. « Nous ne nous attendions pas à un tel accueil car au départ aucune ville ne s’était engagée à nous soutenir. Les deux premiers soirs, nous avons dormi dehors. Par la suite, la préfecture a obligé les municipalités à nous loger. Le dernier soir, avant d’arriver à l’Elysée, nous avons aussi eu des difficultés et c’est finalement l’Elysée lui-même qui a demandé à la préfecture de forcer la Ville de Paris à trouver une solution. Nous avons finalement dormi dans le gymnase porte de Clichy. » La cinquantaine de marcheurs, reconnaissables à leur chasuble jaune fluo, n’ont eu à déplorer aucune arrestation ni agression, hormis « quelques insultes racistes dans certaines villes » relève Sissoko Anzoumane, qui a connu les centres de rétention de Bobigny, Versailles et la prison de la Santé pour défaut de papiers. « Beaucoup d’élus, de l’UMP au parti Communiste nous ont soutenus, comme à Argenteuil, Cergy ou Saint-Denis ».

 

En-dehors de ces coups d’éclat, les sans-papiers subissent un flot d’expulsions qui ne tarit pas : « Ils font juste attention à ne pas arrêter les leaders parce que s’ils savent que s’ils expulsent un militant connu, ils ont 150 personnes devant la préfecture le jour-même. » assure Sissoko Anzoumane. Mais la notoriété nationale ne vaut rien face aux tractations entre pays. En avril dernier, la délégation française l’a compris douloureusement en voulant se rendre au Forum social mondial de Tunis. Le dimanche précédant l’événement, l’armateur qui les a emmenés de Gênes à Tunis les a prévenu qu’il ne les ramènerait pas la semaine d’après, voulant éviter une grosse amende. Le risque pour le collectif ? Que les quinze sans-papiers du groupe soient identifiés et bloqués dans un camp de rétention en Tunisie. Onze personnes du groupe, régularisées, avaient alors choisi de repartir en bateau puis de revenir à Tunis en avion pour raconter cette galère. Pierre-Jean, soutien du collectif, avait laissé éclater sa colère : « C’est ça la convergence des luttes ? Une délégation du Forum social mondial aurait dû être présente en masse pour nous soutenir et peser sur le gouvernement tunisien ». Le collectif avait aussi mis en cause l’agence Frontex. La Tunisie est un pays test de ce système depuis 2011 avec la mise en place de l’opération Hermès, à savoir la surveillance de la Méditerranée entre l’Italie et la Tunisie et l’interception des migrants. (voir notre documentaire sur Frontex)

 

En France, la lutte pour les droits des sans-papiers a débuté en 1996, notamment après les lois Pasqua-Debré qui régularisent l’immigration, adoptées entre 1986 et 1997. « Depuis 1997 et la régularisation de la moitié des sans-papiers, il n’y a plus eu d’avancer. Il faut avoir huit ans de présence en France, attester d’un contrat de travail que 85% des sans-papiers ne peuvent pas présenter, parce que s’ils le demandent à leur patron, il les virent ». La loi de 1993 oblige l’ANPE (aujourd’hui Pôle emploi) à vérifier la régularité du séjour des étrangers s’inscrivant en tant que chercheur d’emploi, en l’autorisant notamment à accéder aux fichiers de l’État. En cas de condamnation de l’étranger pour travail sans autorisation, la loi permet de le condamner à une interdiction du territoire français d’une durée maximale de cinq ans accompagnée d’une reconduite à la frontière. « Quand le Front national nous assimile à des délinquants parce que nous ne respectons pas la loi, nous répondons que nous y sommes obligés. » reprend Sissoko Anzoumane. « La France demande des fiches de paie à des gens à qui elle interdit de travailler. Lier la régularisation au travail, c’est de l’esclavage. Nous demandons une vraie loi d’immigration et l’abrogation de la circulaire Pasqua. »

 

Le 5 octobre, le collectif a déposé un dossier de doléances au secrétariat de l’Elysée. « Nous ne voulons pas un entretien avec le ministère de l’Intérieur mais directement avec Matignon, avec des gens compétents sur les relations franco-africaines. Nous ne voulons pas que des ministres de passage décident de notre sort. »

 

Les sans-papiers placent également leurs espoirs dans l’Europe. En juin 2012, débarqués de Libye après la chute de Kadhafi ou terrés en banlieue parisienne depuis dix ans, 150 sans-papiers se sont réunis pour une marche d’un mois reliant Bruxelles à Strasbourg en traversant sept pays. Lire la suite…

« Cette marche est un défi et prouve qu’il y a des failles aux frontières. C’est un moment historique pour l’homme noir en Europe », avait déclaré Aboubakar Soumahoro, porte-parole en Italie de la Coalition internationale des sans-papiers et des migrants. Une délégation avait exposé ses revendications à des eurodéputés de gauche et écologistes et des membres de la commission des droits de l’homme du Conseil de l’Europe : régularisation de tous les sans-papiers, liberté de circulation et d’installation, respect du droit d’asile, égalité de droits entre les migrants et les Européens, fermeture des centres de rétention, etc. Dans leur ligne de mire, le règlement Dublin II qui régit actuellement les demandes d’asile et la directive-retour qui encadre l’expulsion des sans-papiers de l’Union européenne.

 

A l’occasion des élections européennes en mai prochain, un nouveau rassemblement des différents mouvements nationaux devrait avoir lieu à Strasbourg, pour que la question des migrants et des sans-papiers devienne enfin une priorité à l’échelle européenne.

 

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