Dans la presse : « Migrants, réfugiés… Jacques Toubon et le sens des mots » – la-croix.com 09/05/16

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Migrants, réfugiés… Jacques Toubon et le sens des mots

Jean-Baptiste François, la-croix.com, 9 mai 2016.

 

Dans un rapport publié lundi 9 avril, le défenseur des droits Jacques Toubon a invité à bien peser les mots employés. Politiques, médias, associations, syndicats : la Croix fait le point sur qui dit quoi.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». La célèbre phrase d’Albert Camus a rencontré une forte actualité, l’automne dernier, alors qu’éclatait la crise dite des « migrants » ou des « réfugiés ». Aujourd’hui, c’est le défenseur des droits Jacques Toubon qui, en préambule de son rapport, invite à la vigilance sur l’emploi de mots qui « ne sont pas neutres ».

 

> À lire les définitions : « Migrants », « réfugiés », « exilés », petit lexique de la crise migratoire

 

Qui dit quoi en la matière ? Le défenseur des droits ne l’indique pas précisément. En revanche, la coordination des sans-papiers de Paris (csp75) a fait un travail fouillé parmi 1 200 références  (1) – y compris La Croix – pour savoir quels sont les usages de chacun. Selon les sources, les mots « migrant », « réfugié », « demandeur d’asile », « exilé », sans papier », « étranger », « immigré », « débouté », « clandestin » ne reviennent pas à la même fréquence et ne revêtent pas le même sens.

 

« Migrant », un mot tout sauf anodin

Les mots « migrant » et « réfugié » se taillent la part du lion dans les usages. Dans les médias ainsi que dans les déclarations du gouvernement, on retrouve « migrants » dans à peu près 40 % des occurrences, contre 30 % pour le terme « réfugié » (39 % vs 26 % s’agissant de La Croix).

 

Le Défenseur des droits met en garde contre un emploi « à double tranchant ». Le terme de « migrant » a longtemps été vu « comme le plus neutre, au regard notamment de celui de « clandestin », particulièrement utilisé par des mouvements anti-immigration et l’extrême droite », dit-il. Aujourd’hui en effet, il n’y a guère plus que le Front National pour parler majoritairement de « clandestins » (31 % des cas), ou de « déboutés » du droit d’asile (9 %), pour souligner l’irrégularité du séjour.

 

> À lire aussi : Le Défenseur des droits au chevet des étrangers

 

Mais le mot « migrant » peut lui aussi avoir une acception négative, selon Jacques Toubon. « Depuis une période très récente, estime-t-il, le terme a tendance à être utilisé pour disqualifier les personnes, leur dénier un droit à la protection en les assimilant à des migrants « économiques », dont l’objectif migratoire serait utilitariste et moins légitime que celui lié à la fuite de la guerre », argumente-t-il. Selon l’étude de CSP-75, le ministère de l’intérieur, par exemple, utilise « migrant » dans 60 % des cas, alors qu’il n’utilise le mot « réfugié » que dans 11 % des cas.
Les ambivalences du terme « réfugié »

 

Le terme « réfugié » est lui aussi un mot piégé. Certes, il peut être bienveillant. Selon l’Observatoire de la déontologie et de l’information (ODI), le mot « ajoute la notion de risque immédiat pour l’intégrité physique de ceux qui passent d’un pays à un autre ». Sur le plan juridique, il renvoie aux 145 pays signataires de la convention de Genève, dont la France, à leurs devoirs d’accueil. Dans 22 % des cas, le ministère de l’Intérieur préfère néanmoins parler de « demandeur d’asile », tant que leur dossier n’a pas été examiné.

 

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Mais cette formulation « peut inciter à distinguer, une fois de plus, les « bons » réfugiés, ceux qui pourraient prétendre à une protection au titre de l’asile, des « mauvais » migrants dits économiques », observe Jacques Toubon. Cette distinction « n’a pas de sens » pour le défenseur des droits, « les raisons de la migration étant souvent entremêlées, particulièrement en cas de fuites de sociétés verrouillées, tenues par des régimes autoritaires ne laissant aucune perspective d’avenir ».

 

« Exilé », « sans-papiers », le vocabulaire associatif

Il y a aussi les spécificités du langage militant. La spécialisation juridique de beaucoup d’associations explique une surreprésentation du mot « étranger » qui fait référence au code du même nom (21 % des occurrences pour la LDH, 20 % pour France terre d’asile, 14 % Gisti). Le terme « Sans-papiers » est plutôt la marque des collectifs de défense des étrangers nés dans les années 1990 (Coalition internationale sans-papiers et migrants, 31 %)

 

Le mot « exilé » est lui aussi relativement présent dans la sphère solidaire (Secours catholique 24 %, Médecins du monde 17 %). Il est en revanche plus rare dans les colonnes des quotidiens nationaux, entre 1 % et 4 % des cas (3 % pour La Croix).

 

Pourtant, « exilé » dépeint bien la situation de très nombreux migrants. Il définit en effet une personne qui a « volontairement ou non, quitté sa patrie, sous la contrainte d’un bannissement ou d’une déportation, l’impossibilité de survivre ou la menace d’une persécution ».

 

JEAN-BAPTISTE FRANÇOIS

 


NOTES
 (1↑) Étude parue en février 2016 portant sur une cinquantaine de sources (institutions, partis politiques, syndicats, associations, presse…) enquêtées entre novembre 2014 et novembre 2015.
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