État d’urgence, manifs

La voix des sans-papiers N°14. 21 janvier 2016

Après-attentats de Paris : la parole à un Sénégalais, Diao, à un Ivoirien, Fofana, à un Malien, Sissoko. Les deux premiers adhérents sans-papiers, et le troisième porte-parole de la CISPM et de la CSP75. Propos recueillis le 24 et 25 novembre.

Diao. Islam veut dire paix. Interdire les manifestations, c’est céder à la peur, c’est donner raison à cette petite minorité de djihadistes contre l’immense majorité des musulmans. Puis c’est aussi donner raison au Front national qui favorise la discrimination entre musulmans et non musulmans ; qui déjà, comme par hasard, monte dans les sondages des prochaines élections. Ces jeunes sont des fils d’immigrés, nés en France, c’est ici qu’ils se sont formés. Ces attentats, c’est inconcevable chez les jeunes migrants venant d’Afrique. Les difficultés d’éducation entre parents et enfants musulmans, en France, c’est la France qui les a créées dans ses banlieues, non l’islam.

Fofana. Ces attentats sont la conséquence de la faillite des politiques d’immigration et d’intégration. Il y a eu toujours, dans ces politiques, de la discrimination. D’abord envers les immigrés, ensuite envers leurs fils. Tous les gouvernements ont eu et continuent d’avoir un comportement à deux vitesses : une pour les nationaux, une autre pour les immigrés.

Diao. Je connais un ingénieur français, il travaillait ici, mais à son travail il était mal à l’aise, on le désignait comme : le Français d’origine algérienne, car ses parents sont des immigrés algériens. Il a décidé d’aller travailler en Belgique et il est content. Il m’a dit : « Enfin on me considère pour ce que je suis. » Le Français, ainsi on le désigne à son travail. Cette anecdote me paraît instructive.

Fofana. La discrimination on la voit bien en ce moment à Paris. Les nationaux peuvent manifester même sans préavis, malgré l’interdiction due à l’état d’urgence. Mais les immigrés non. On a beau déclarer ; et déclarer que c’est pour nos droits ; rien n’y fait. La préfecture sait très bien notre pacifisme depuis toujours. Mais le gouvernement semble avoir intérêt à faire passer les immigrés pour des personnes dangereuses pour la France, pour toute l’Europe. L’omniprésence de la police qui contrôle les étrangers fait monter la peur. La tension monte parmi les gens.

Sissoko. Je suis en colère. Aujourd’hui même on m’a appelé de la préfecture pour me dire, sur ordre du préfet, que si nous n’arrêtons pas notre participation aux manifs contre l’état d’urgence, plus de régularisations pour nos sans-papiers ! Je dénonce ici ce chantage, cette iniquité intolérable. On laisse faire plusieurs rassemblements par jour pour commémorer les morts des attentats, et on veut interdire notre rassemblement hebdomadaire pour commémorer les dizaines de milliers de morts en Méditerranée. Pourquoi le gouvernement socialiste actuel, qui se dit démocratique, imposerait-il un tel déni de nos droits ? Pour des raisons de sécurité, nous dit-on. Mais ce devrait être alors la même chose pour tous, surtout que, s’ils vont frapper encore « là où il y a du monde », les djihadistes vont d’abord s’en prendre aux attroupements, apparemment très peu surveillés, en hommage à leurs victimes. Puis on nous dit aussi que nos manifs (comme toutes celles pour dénoncer l’état d’urgence) demandent la présence d’importants effectifs de police, les détournant ainsi de leur travail antiterroriste ailleurs. Or la présence de quelques policiers à nos manifs a été toujours suffisante pour la préfecture. Si maintenant les policiers sont déployés en très grand nombre, c’est un choix du gouvernement : un choix pour des raisons électorales, pour faire l’amalgame, dans la tête des gens, entre réfugiés sans-papiers et djihadistes. Exactement comme le FN.

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