Une journée avec les migrants de Vintimille

La voix des sans-papiers N°13. 3 septembre 2015

Ce récit (recueilli fin juillet) est de Simone, CISPM-France. Deux précisions pour le lecteur. Le rétablissement de fait et la remilitarisation de la frontière, côté français, quoique n’ayant fait la une des médias que récemment, remontent au début des « printemps arabes », à l’afflux de jeunes migrants tunisiens en 2011. À Menton-Garavan, première gare ferroviaire en France, les TER sont systématiquement fouillés par la police, souvent avec la collaboration des agents SNCF. Contrôles au faciès : peu à peu, de petits groupes d’hommes, de femmes et d’enfants se forment sur le quai, alors seulement le train peut repartir. C’est ainsi chaque jour, à chaque train, depuis des années. Sur la Croix-Rouge italienne, nous avons le témoignage d’un migrant : certains refusent ses aides parce qu’elle les fiche sous prétexte de leur donner des soins : nom, prénom et tout. « La Croix-Rouge collabore avec la police. Autour du centre il y a plein de voitures de police. Lorsqu’ils reconnaissent quelqu’un qui a fait plusieurs tentatives de passer la frontière, pour le décourager ils le ramènent dans le sud de l’Italie en hélico. » (Errare è Umano d’A. Romani, Corriere delle Migrazioni, 10 août)

De passage dans le Var, une copine et moi sommes allées voir ce qui se passe à Vintimille. Trois heures de train pour y arriver… hélas ! la frontière routière du littoral n’est pas à Vintimille mais à Menton. Demi-tour. Et nous avons engagé une marche sous le cagnard. Sept kilomètres en longeant la mer !… On a donc fait du stop, et vers 11h30 nous étions au campement des migrants.

Ce qui suit n’est pas le compte rendu d’une lutte, ce sont mes impressions et quelques informations glanées au cours de cette journée de dimanche 26 juillet 2015.

Passé le dernier tunnel, nous découvrons, à gauche, le campement installé au-dessus de la plage en contrebas de la route, à 100 mètres du poste frontière, à droite. De petites tentes sur les gros rochers qui émergent de la mer, et, sur la terre ferme, d’autres tentes, et des espaces aménagés (cuisine, lieux de réunion…), et puis des matelas, des couvertures, et des murets de pierres où l’on peut s’asseoir… Comme à Pajol, mais sous l’ombrage des arbres et des arcades d’un pont routier, il règne une grande activité. Le petit chemin qui y mène est marqué à l’entrée d’une large banderole signalant la présence des No Borders et des NO TAV. Des migrants allongés à même le sol se reposent, ou observent notre arrivée, nous les saluons et recevons en retour un large sourire… Du regard je balaye l’ensemble, je cherche un visage connu : personne. Au hasard, je demande à un jeune si un camarade de la CISPM-Italie est là. Il est parti la veille ! Alors je me présente : CISPM-France, je suis là de passage, pour prendre des contacts, et rapporter à Paris les échos de ce qui se construit ici.

Avec plaisir, il me décrit par le détail l’organisation et la semaine d’action qui vient de se terminer. Des réunions ont lieu chaque jour, militants d’un côté et migrants de l’autre, puis l’a.g. Pendant les actions de la semaine, beaucoup de militants sont venus. Je peux les estimer, ce dimanche, presque aussi nombreux que les migrants, qui sont environ 70. Aucune femme. On ne sait pas ce que les femmes sont devenues. Mais d’autres vont arriver, et aussi des mineurs, ce qui posera des problèmes d’accueil…

J’ai rencontré aussi des avocates italiennes. D’après ce que j’ai pu comprendre, pour y répondre plus facilement, les besoins des migrants sont répertoriés.

J’ai su qu’ils ont fait la grève des paniers-repas de la Croix-Rouge. Pourquoi ? Parce que ceux qui réussissent à passer et sont interpellés en France sont remis à la Croix-Rouge italienne qui les ramène en Italie, dans un centre semi-fermé au-delà de Vintimille.

J’ai assisté à une réunion restreinte d’une quinzaine de militants sur les questions de communication : il y avait des Italiens et des Français, entre autres de Marseille. J’ai appris ainsi l’existence récente d’un collectif de sans-papiers dans cette ville.

Vers 16h l’a.g. a commencé. On nous a avertis que des passeurs étaient présents, qu’ils mettaient la pression sur les migrants. Les camarades se sont précipités, leur intervention a été efficace, les passeurs sont partis. Ils sévissent aussi dans les gares de Vintimille et de Menton.

Les débats en assemblée ont porté sur la politique des instances internationales et des chefs d’État des pays africains. C’est cette politique qui produit les inégalités à l’origine des migrations – migrations de survie, et puis celles des populations qui fuient les pays en guerre. Par conséquent notre lutte doit avoir une visée politique, et non humanitaire. L’UE se présente comme un continent humanitaire, alors qu’elle militarise ses frontières externes et internes. Notre objectif doit viser à mettre en commun un réseau transnational pour conduire d’autres formes de lutte ; avoir des parcours coordonnés pour construire, face au système de la ségrégation, un sytème de circulation et un réseau d’autres routes d’immigration…

Un migrant a pris la parole, très ému, pour remercier les militants de les avoir reconnus non pas comme réfugiés, mais en tant qu’hommes.

L’assemblée s’est terminée par l’énumération des rendez-vous et rencontres. En août, « trois jours » à Vintimille ; fin août, faire le point ; jusqu’à fin octobre, garder une présence constante au campement ; autour du 3 octobre, manifestation à Lampedusa ; du 17 au 24 octobre, semaine d’actions décentralisées en Europe et à Vintimille, mobilisation internationale des sans-papiers.

Le soir même, à 19h (heure de départ de mon train), une action était prévue. Une action semblable avait déjà été menée. Les migrants ont fait une avancée en force jusqu’à la barrière douanière, pendant que, du côté français, les militants repoussaient les gendarmes qui se sont ainsi trouvés pris entre les deux. Une simple manifestation de protestation, sans violence, pour exiger le droit de passage.

Mais en partant j’ai vu un car de gendarmes qui s’équipaient pour une intervention… j’étais inquiète… Puis en gare de Menton, les CRS montés dans le train, et le train qui n’est parti qu’une fois toutes les voitures inspectées… Et dans les gares suivantes, partout, une grande présence de policiers…

Pour conclure mes impressions, le campement de Vintimille me semble plus structuré qu’à Pajol. Chacun travaille dans son secteur, et chaque jour un bilan est fait. J’ai trouvé les migrants très détendus, la confiance s’est installée entre eux, ils sont là depuis un mois et demi et commencent à se connaître. Par contre les militants, ils semblent plutôt méfiants, comme sur leurs gardes.

Dimanche 21 juin 2015, Expo de Milan. En conférence de presse avec le premier ministre italien, le président français déclare qu’« il n’y a pas de fermeture des frontières » avec l’Italie. (Ces mots, rapportés par des médias italiens – en direct – et français, sont curieusement absents du texte publié par le site de l’Élysée.)
Mardi 23 juin 2015, TGV de 16h07 Milan-Paris, entre les gares de Bardonecchia et Modane. « Police aux frontières ! contrôle des documents ! Sortez vos cartes d’identité, passeports… Tout le monde, sans exception ! » Annoncés par ce cri lancé du fond de la voiture, trois agents de la police nationale s’avancent en poussant devant eux un jeune Noir sans-papiers. Tout le monde y passe : sauf un voyageur italien révolté par un tel « abus de pouvoir, en violation des règles européennes, démenti flagrant aux paroles du président ».
De deux choses l’une : ou le chef de l’État en a menti, ou il ne sait pas ce que fait sa police d’État aux frontières. Que faut-il en conclure, est-ce le signe d’une vertu machiavélique (si, pour Machiavel, la première qualité du Prince, du chef d’État, est l’art du mensonge, un des policiers en avait la même idée : au voyageur italien il a répondu que « c’est de la politique » la déclaration du président à Milan), ou est-ce tout simplement un signe de l’illustre inconsistance de nos hommes de pouvoir ?

 

Publicités