Migrants sans-papiers, persécutés, noyadés, massacrés : Martyrs de la liberté et de l’humanité sans frontières

La voix des sans-papiers N°12. 12 novembre 2014

Combien de morts ? Personne ne sait, personne ne saura jamais.

Pour qu’enfin apparaisse publiquement la véracité du cri d’alarme lancé depuis bien des années par les migrants subsahariens : la traversée de la Méditerranée se fait au prix d’énormément de noyades, il aura fallu qu’un pays, l’Italie, y déploie pendant un an les moyens de sa marine militaire (coût affiché entre 9 et 10 millions d’euros par mois) : officiellement, pour sauver les migrants, en fait pour mettre la pression médiatique sur l’Europe et la faire participer aux frais des contrôles de ses frontières sud. Dès lors, le nombre de morts est apparu impressionnant : depuis janvier « au moins 3300 », écrit Le Monde.fr du 31 octobre, et l’Organisation internationale pour les migrations en comptait 3072 le 29 septembre.

On ne dira jamais assez que de tels chiffres globaux sont calculés d’après les informations disponibles (assez souvent contradictoires) sur les noyades et naufrages. Ceux dont il ne reste ni survivants ni témoignages disparaissent de l’histoire. Celui du 14 juillet (109 morts), par exemple, sur lequel portent témoignage les familles dans l’article p. 2, ne figure pas (ou sinon il y a erreur de date, 30 au lieu de 14) sur la liste du blog fortresseurope.blogspot.com (en italien), la plus complète en ligne (depuis 1988).

Le jeune Africain qui quitte son village ou sa ville pour aller chercher du travail à l’étranger, y est poussé souvent par sa famille, souvent par sa seule détermination, toujours par la misère sociale et le manque de perspectives d’avenir dans ces régions délaissées de la périphérie du monde capitaliste. Il est jeune et souvent très jeune (à peu près un mineur sur trois migrants, d’après l’expérience récente de la Coordination de sans-papiers parisienne, CSP75), dans une complète ignorance de ce qui l’attend, même lorsqu’il vient d’une capitale et ville universitaire (comme nos deux étudiants en droit de Bamako, article p. 4). Pendant son voyage il est littéralement spolié de tout, non seulement de son argent (souvent les économies de toute une famille), mais même de ses documents et titres précieusement gardés sur lui… « Clandestin », un tel jeune désarmé en face d’épreuves inimaginables ? Le définir tel ne fait pas seulement offense à sa personnelle et terrible expérience d’entrée dans la vie, mais porte atteinte au plus simple bon sens et vérité générale humaine.

Heureusement, il ne manque pas les migrants assez débrouillards pour se tirer d’affaire où qu’ils soient, quoique tout aussi jeunes et risquant de même leurs vies (ainsi les trois Camerounais de l’article p. 8). Puis il y a ceux rejetés sur les côtes européennes contre leur gré, que seule la politique africaine de tel ou tel pays européen chasse d’Afrique (ainsi les Maliens du collectif « Baras », article p. 11).

Récemment, douze journalistes européens ont mené une enquête en confrontant les données des sources majeures d’information. De 2000 à 2013 y compris, ils ont compté 23598 morts en Méditerranée, presque 1700 par an (stories.dataninja.it/themigrantsfiles – en italien). Un chiffre qui justifie largement le sentiment des migrants subsahariens d’une guerre « sans nom » menée contre eux (articles p. 4 et p. 8). Or il faudrait y ajouter au moins les morts avant d’embarquer, de la main des passeurs ou des policiers, et ceux abandonnés en plein désert.

Les rescapés de la mer, que trouvent-ils à l’approche de notre rive, ou une fois débarqués sur le sol européen ? L’agence FRONTEX. Les « opérations » (pour ne mentionner que ça) nouvellement lancées « Triton » et « Mos maiorum ». Et des polices d’État toujours prêtes à les repousser en violation de leurs propres règles. Si ce n’est pas une guerre sociale, qu’est-ce que c’est ?… À chaque clôture rajoutée à leurs frontières, les pays européens signent l’arrêt de mort de milliers de personnes. Ce que subissent aujourd’hui les migrants « sans papiers » aura un jour sa place, pour les générations d’un monde sans frontières, à côté des deux crimes majeurs de la civilisation européenne, la traite des esclaves et le colonialisme.

Le lecteur aura remarqué ce mot étrange, dans le titre du journal : noyadés. Ce n’est pas une coquille, c’est voulu. Noyés nous a semblé faible, insuffisant à exprimer un phénomène extraordinaire et nouveau dans l’histoire humaine. Ce participe passé inventé pourra aussi bien faire penser à d’autres fameuses, quoique mineures, noyades de masse de l’histoire moderne française de l’État.

 

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