Sans-papiers refoulés : La comédie de Tunis

La voix des sans-papiers N°11. 22 août 2013

Interview d’Anzoumane Sissoko, porte-parole de la « Caravane des sans-papiers et migrants » au Forum social mondial.

Notre caravane, partie d’Europe, est bien arrivée à destination à la date annoncée. Mais nos sans-papiers représentant plusieurs pays d’Afrique n’ont pas pu débarquer au port, à Tunis.

« Liberté de circulation et d’installation pour tous » : c’était la revendication que nous portions dans nos bouches et dans nos cœurs, le slogan imprimé sur nos t-shirts et gilets, pendant la traversée de l’Europe et de la Méditerranée. Et c’était le thème de l’atelier dont nous étions coorganisateurs, au FSM : c’est pour participer à cet atelier devant plus de 600 organisations inscrites, que nous avions consenti tant de sacrifices de nos forces actives, de temps et d’emprunt d’argent.

Et voilà la réponse européenne : une fin de non-recevoir opposée à nos droits par ces Européens donneurs de leçons de droit et de liberté au monde entier : Vous êtes des sans-papiers ? vous n’avez ni le droit ni la liberté de vous exprimer à cet atelier mondial dont vous êtes pourtant les promoteurs !

Si ce n’est pas de l’esclavage légal et culturel, comment appelez-vous cela ? Se prolonge ainsi, jusqu’à inclure le droit de la personne à la liberté de parole, cet esclavagisme des migrations économiques que nous subissons, et qui brise nos vies et celles de nos familles au pays, en plein XXIe siècle, à cause des rapports passés et présents de domination de l’Europe et notamment de la France sur les peuples d’Afrique. Les sans-papiers, sur la scène sociale européenne, ne sont plus des personnes, hommes et femmes, mais des bêtes de somme : Travaille et tais-toi !

Même repoussés de notre voyage aller-retour aux deux rives de la Méditerranée, notre tentative ne sera pas vaine. Si nous ne passons pas, le monde entier verra combien l’Europe, la France, ces championnes des « droits de l’homme », les réservent en réalité à une minorité privilégiée de l’humanité, mais les foulent aux pieds les premières, s’il s’agit de la partie restante.

(Les sans-papiers partant pour Tunis, la Voix des sans-papiers, n° 10, 6 février 2013)

Pour sa participation au forum mondial, notre caravane s’était inscrite dans un cadre très officiel, celui du CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), ce n’est pas en clandestins que nous devions arriver à Tunis. Au cours des échanges avec le CRID, nous avons rencontré le FALDI (Forum des associations et des luttes démocratiques de l’immigration), association regroupant la grande majorité des associations maghrébines de France, qui s’était activée pour être en bonne place au « Village des migrations » du FSM. Les sans-papiers venant d’Europe, avec ceux du Maghreb, et trois camarades du Sénégal, du Mali et de la Côte d’Ivoire, devaient être au centre de ce village et des discussions sur la problématique migratoire.

Nous nous sommes inscrits au FALDI, nous avons participé à ses réunions et délibérations, nous nous sommes taillé notre place d’animateurs de l’atelier mentionné. Et je peux même dire que nous visions plus haut. Être présents à Tunis avec des sans-papiers venus de France, ce n’était pas une affaire de pure forme : le fait que la parole de la CISPM (notre Coordination internationale des sans-papiers et migrants) sorte de la bouche d’un vrai sans-papiers, et non d’un ancien régularisé depuis longtemps, c’était rendre palpable ce principe majeur normalement foulé aux pieds, du moins en France : il est inacceptable qu’une assemblée ayant pour sujet l’immigration dans le monde actuel se tienne sans donner la primauté, dans la production des idées et des débats, à ceux qui en portent les vives blessures dans leur chair et dans leur âme.

Nous avons donc envoyé aux autorités des pays concernés par le départ, le passage et l’arrivée de notre caravane, des courriers pour les informer et rendre publique notre action. C’est notre méthode constante et éprouvée : toujours passer par un maximum de visibilité : chaque responsable, à chaque niveau, doit être au courant, chacun doit être mis devant ses responsabilités. C’est notre expérience maintes fois renouvelée : l’absence de réponse ne vaut pas autorisation, mais du moins tolérance. Dès décembre 2012, la venue à Tunis des sans-papiers était connue non seulement des responsables du FSM, mais aussi des gouvernements de France, Belgique, Italie et Tunisie et de FRONTEX, l’agence de contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen : transparence méditerranéenne complète. À tous, nous avions annoncé la bonne nouvelle : des sans-papiers iraient au forum par bateau aller-retour de Gênes à Tunis.

Par l’intermédiaire d’organisateurs tunisiens du FALDI à Paris, nous avons eu une réunion avec le consul de Tunisie qui nous a promis que son pays resterait neutre. Nous savons ce que « neutre » veut dire dans ces cas-là : une neutralité qui n’engage à rien. Concrètement, pour nous, le gouvernement tunisien ne s’opposerait pas à notre entrée en Tunisie ni à notre sortie : ça valait ce que vaut une « promesse » verbale. Notre expérience de sans-papiers nous a appris que toutes les autorités fonctionnent ainsi : si nos demandes sont conformes à la loi, il arrive qu’elles répondent par écrit, mais si c’est à la limite ou au-delà des limites, c’est le silence, ou des réponses à peu près muettes.

Ainsi le préfet de police de Paris nous a laconiquement fait savoir que nous ne rencontrerions pas de problèmes sur le territoire français, et les autres pays et FRONTEX se sont tus. Pendant le parcours, nous avons toujours informé tout le monde (comme nous l’avions fait pendant notre marche européenne), pour que ceci soit clair : la caravane est composée de 40 participants dont 15 sans-papiers. Quant au passage des frontières extérieures européennes, nous étions encouragés aussi par des considérations d’un autre ordre : il y a en Tunisie, nous disions-nous, une situation exceptionnelle depuis deux ans : à situation exceptionnelle mesures exceptionnelles. Or, avec le forum social mondial consacré au respect de la « dignité en toute situation », il nous paraissait que sous ce signe nous avions le droit de nous joindre en sécurité à un tel événement.

Nous partons donc de Paris le 18 mars, et – France, Belgique, France, Italie – point de bâtons dans les roues : le 23 le bus nous dépose devant les ferries géants du port de Gênes, et, le 24, nous voilà entrés dans le port de la Goulette, à Tunis. Non sans avoir, auparavant, salué la mémoire des milliers de migrants disparus ou noyés en mer, dans celle qui était pour eux la Méditerranée de l’espoir et fut celle de l’ultime malheur.

Il est vrai qu’à l’embarquement la police italienne nous avait prévenus que si rien ne nous empêchait de partir, au retour en revanche il pourrait y avoir des problèmes. Mais nous étions arrivés, nos cœurs étaient légers, la neutralité demandée aux autorités semblait avoir fonctionné.

Les autorités tunisiennes, accompagnées de deux camarades tunisiens du FALDI, nous informent qu’il faudrait donner la liste des 15 sans-papiers : les « réguliers » feraient les formalités d’entrée d’abord, la situation des autres étant traitée ensuite. Pas question : on est venus ensemble, on fait les formalités ensemble ! Pour nous qui venons de poser le pied en Afrique, ce n’est certes pas ici, chez nous, qu’on va accepter d’être divisés.

Chacun campe sur ses positions ; le temps passe. On sait que le bateau repart à 16h, mais pour l’instant personne ne laisse entendre que notre retour soit à l’ordre du jour. Finalement, nous les « réguliers » on commence à faire les formalités, mais une fois le tampon d’entrée sur nos passeports, nous revoilà aussitôt en zone internationale aux côtés des camarades sans-papiers. Alors on nous dit que l’armateur italien et le responsable du port veulent nous voir. Je me présente comme le responsable de la caravane et je cherche à les raisonner ; un camarade du FALDI appelle un ministre. Voici ce qu’on arrive à comprendre.

Nous sommes bien sûr chez nous à Tunis, cela va sans dire, mais les règles internationales interdisent aux sans-papiers de rembarquer le 31 mars, à la fin du FSM, dans une semaine ; ils ne disposent que de quatre jours : ce délai expiré, rien ne pourra plus être assuré, les autorités tunisiennes ne pouvant plus exercer aucun pouvoir sur l’armateur. Quatre jours, ça n’a pas de sens ! il sera impossible aux sans-papiers de participer au forum comme prévu… Et l’armateur d’annoncer qu’il ne pourra en aucun cas rembarquer les sans-papiers le 31 ! Le rembarquement doit se faire sur le même bateau qui les a amenés – et ce n’est pas au calendrier de celui-là – sous peine d’une forte amende par voyageur clandestin transporté.

Voyageur clandestin ?… Ah, voilà ! voilà le dessous des cartes ! Car ce serait la procédure en cas d’entrée illégale suivie d’un refoulement. Nos quinze sans-papiers, tout sans-papiers qu’ils sont en Europe et en France, ne le sont pas en Tunisie. Ils ont payé leurs billets aller-retour sous leurs vrais noms, à Tunis ils ne sont pas des clandestins, ils ont chacun leur passeport d’origine qui en l’espèce ne nécessite pas un visa. La mauvaise foi de la police tunisienne apparaît flagrante, et la mise à contribution de l’armateur aussi : Vous êtes chez vous, vous pouvez entrer en Tunisie, mais, pour le retour en Europe, ça ne peut se faire qu’avec un même et seul bateau, donc tout de suite !

Est-il besoin de rechercher quelles pressions ont dû se passer en coulisse, avant l’entrée en scène de tels comédiens ?

Confrontés à une situation à l’évidence tortueuse et piégée, notre choix a été de ne pas exposer les sans-papiers au risque d’une autorisation de quatre jours sans aucune garantie de retour. Certains camarades souhaitaient rester se battre sur place et obtenir gain de cause, mais nous avons décidé de rembarquer aussitôt sur le même bateau pour Gênes. Nous étions dans l’isolement au port de Tunis, délaissés totalement par les gens du FSM ; et la plupart des sans-papiers ont pensé que, dans la difficulté, encore une fois nous serions seuls à devoir régler le problème du retour, à la fin du forum.

Et puis, ce refoulement nous est vite apparu comme n’étant pas forcément une défaite. Peut-être était-ce même la démonstration la plus frappante que les sans-papiers, traités comme les derniers des hommes, sont vraiment les damnés de la terre d’aujourd’hui, indésirables pour tout le monde, insignifiants même pour une « société civile » à la poursuite d’un « autre monde possible ». Car enfin, depuis le mois de septembre les organisateurs « altermondialistes » du FSM savaient notre venue à Tunis. Mais ils n’ont pas préparé auprès des autorités tunisiennes l’accueil des sans-papiers, ils ne sont pas venus les accueillir, ils n’ont rien fait.

On était venus à Tunis dans un esprit de fraternité, pour manifester tous ensemble, et voilà les sans-papiers abandonnés à leur sort. Puisqu’il en était ainsi, il était clair pour nous qu’on repartait tous ensemble. On nous a dit, au retour, que c’était alors le démarrage du FSM, qu’il y avait une foule de problèmes à régler, qu’une mobilisation immédiate pour nous soutenir était impossible… Mais cela prouve d’autant plus l’impréparation inconcevable des organisateurs, qui ne se sont pas préoccupés un seul instant de nous.

Puis je crois qu’il y a d’autres considérations aussi qui doivent entrer en ligne de compte. Sûrement les autorités tunisiennes ne souhaitaient-elles pas que les sans-papiers venus de France montrent aux sans-papiers de Tunisie comment ils sont organisés, la façon dont ils luttent face aux autorités, elles ne souhaitaient pas que l’activisme dont nous faisons preuve débarque chez eux. Oublie-t-on qu’au même moment des militants algériens étaient bloqués aussi à la frontière tunisienne ? pour quelles raisons sinon semblables ?

Mais notre rembarquement ne fut pas si immédiat que ça, au contraire. La comédie qui se jouait au port de Tunis s’avérait une piètre improvisation à partir d’un confus et mauvais canevas. En définitive les Tunisiens renvoient la balle à l’armateur, et celui-ci, en difficulté, finit par refuser de nous rembarquer, tant le flou juridique de la situation lui fait craindre de fortes amendes à l’arrivée en Italie pour transport de sans-papiers. La situation paraît bloquée : la Tunisie ne veut pas de nous, l’armateur non plus, et les autorités italiennes se taisent. Comme à l’ordinaire, face à une situation bloquée, c’est nous qui allons la débloquer : nous retournons à quai, montons sur la passerelle d’embarquement et l’occupons, décidés à y rester jusqu’à notre rembarquement. Le ferry ne peut pas partir.

L’armateur demande alors aux Tunisiens une décision écrite de refoulement, qui lui permettrait de transporter les sans-papiers à Gênes sous le statut officiel de clandestins et d’éviter les sanctions. Sous la pluie, avec la nuit qui tombe, l’attente est longue sur la passerelle : trois heures, quatre heures, je ne sais plus. Au bout de quelque temps, nous apprenons des policiers tunisiens qu’il n’y aura pas de refoulement, car, comment refouler du territoire des personnes qui n’y sont jamais entrées ? L’absence de tampon sur leurs passeports en témoigne : donc pas de sortie non plus. Et pourtant ils sont bien là, à quai, en zone dite internationale. Tout en attendant, nous prenons acte que la « neutralité » des États européens et de FRONTEX cède la place à l’arbitraire du no man’s land de frontière. Nous savons qu’en général, pour des sans-papiers, la suite n’est alors qu’un autre et pire arbitraire : celui, concentrationnaire, des centres de rétention.

Mais voilà qu’en dernier ressort nous sauve la logique comptable de l’armateur. Car ses comptes sont vite faits : Ces sans-papiers vont me coûter 2000 euros d’amende chacun, au retour en Italie, mais chaque minute de plus ici me coûte tant en gasoil, tant en salaires, tant en… Alors il nous rembarque comme « clandestins » : c’est-à-dire, a-t-il dit précisé, à condition qu’il puisse remettre la caravane entre les mains de la police italienne à l’arrivée à Gênes. Et nous voilà repartis.

À bord, nous nous mettons aux messages : pour annoncer que le lendemain, après une traversée de 22 heures, on sera à Gênes ; qu’il faut envisager le scénario le pire : arrestation et internement, expulsion de nos camarades sans-papiers… À Paris, une manifestation a lieu tard le soir devant l’ambassade d’Italie ; à Tunis, le FALDI se mobilise de même ; la solidarité gagne également les passagers du bateau : un groupe important de Tunisiens déclarent qu’ils ne le quitteront pas tant qu’ils ne seront pas sûrs que nous puissions débarquer sans problème. À Gênes, un policier du port monte expliquer que les sans-papiers vont faire les formalités (empreintes digitales, photos et procès-verbal) et qu’après, tout le monde pourra partir. Les Tunisiens débarquent, soulagés.

Au commissariat de Gênes, on va y passer la nuit. On se déclare non pas 15, mais 23 sans-papiers. C’est notre règle : quand on est interpellés, confrontés aux fouilles, aux gardes à vue, on est tous des sans-papiers. La solidarité est efficace ; elle venait justement de l’être à Tunis même. Il y avait parmi nous un sans-papiers tunisien, la solidarité du groupe l’a fait échapper aux autorités tunisiennes qui voulaient le garder. Devant notre refus de repartir sans lui, il a pu revenir à Gênes, où, également, il a été traité comme tous les autres.

Nous sortons du commissariat à 4h du matin (et je leur dis chapeau ! si c’était en France, 23 sans-papiers, on nous aurait dispersés au loin dans plusieurs commissariats, jusqu’à Lille, jusqu’à Marseille…), chacun ayant sur soi son OQTI : obligation de quitter le territoire italien. Ce que nous faisons tout de suite. Pour Paris, tous ensemble, via Milan. Pendant le voyage, moult discussions entre nous : s’il fallait ou non qu’une délégation regagne Tunis. À l’arrivée à Paris, au petit matin du 27, tout le monde est d’accord : après une telle aventure, notre présence au forum est d’autant plus importante. Des soutiens individuels nous aident à rassembler l’argent des billets d’avion. Onze personnes (anciens sans-papiers et soutiens) seront présentes le lendemain matin aux tout premiers travaux de notre atelier « Liberté de circulation et d’installation pour tous ! »

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