Maîtres blancs et nègres esclaves

La voix des sans-papiers N°11. 22 août 2013

Lorsque la question leur est posée, la réponse est unanime qui jaillit des bouches des sans-papiers africains refoulés de ce sol d’Afrique où ils allaient débarquer avec enthousiasme, portés par la confiance de monter à la tribune du Forum social mondial, à Tunis, et y faire retentir leur revendication radicale de liberté et d’égalité (« liberté de circulation et d’installation pour tous, partout ») ainsi que leurs doléances de prolétaires sans droits, surexploités et criminalisés, repoussés aux marges de la société et des pays de l’Europe championne de feus « les droits de l’homme » :

« Des esclaves, voilà ce que nous sommes ! des esclaves et rien de plus. L’abolition de l’esclavage ? c’est le plus grand mensonge entretenu par le monde occidental. Nous, esclaves d’aujourd’hui, nous en sommes le démenti vivant, c’est pourquoi tout est fait, tout un système juridique, social, culturel de camouflage est mis en œuvre pour masquer la vérité de notre situation, l’esclavagisme organisé du corps social. Alors on nous muselle, on nous ôte jusqu’à la possibilité de faire entendre le cri de la souffrance de vive voix, sans intermédiaires. Ainsi les conditions sont créées de l’appropriation, occultation et réduction à néant de notre parole par des intérêts opposés à notre demande et quête de justice et de libération du joug de l’esclavage contemporain : l’organisation par l’État de la violence du travail esclave clandestin, imposé aux sans-papiers. »

Récrimination amère, mais passagère, de gens fatigués et déçus, revenus bredouilles d’un long et coûteux périple ?… (de Paris à Tunis via Lille, Bruxelles, Valence, Milan et Gênes)… ou bien radiographie de l’état de choses présent ?

Qu’on se souvienne du slogan qui retentissait au cœur des manifestations des sans-papiers parisiens : « Abolition de l’esclavage ! régularisation de tous les sans-papiers ! »

Ce cri on l’entend encore, scandé par des sans-papiers « écrasés par la loi » comme leurs frères d’antan, mais c’est aujourd’hui un cri noyé dans le silence ambiant de la « société civile » française. Se prolonge et se précise, se cristallise ainsi la conscience immédiate de leur condition sociale, exprimée par ces « travailleurs informels » clamant leur colère devant le sort qui leur est fait. Aujourd’hui comme hier, cette conscience dit le lien indissoluble des deux termes juxtaposés : les sans-papiers sont les vrais esclaves de la modernité, c’est par leur régularisation que passe d’abord toute abolition réelle de l’esclavagisme des sociétés modernes.

À Tunis, à l’arrivée en terre africaine, ces Africains damnés de la terre se sont retrouvés en terre étrangère : en butte là aussi à l’inextricable lacis des interdits de la souveraineté européenne se structurant en système, en fourmilière esclavagiste qui ne dit pas son nom, livrés à l’hostilité sournoise des gouvernements (tunisien, italien, français…) et à l’indifférence de tout le monde.

À Tunis ils étaient attendus, leur avait-on laissé accroire. Au forum mondial étaient présents plus de 120 pays, représentés par plus de 4 500 organisations altermondialistes et plus de 50 000 participants. Eh bien, tout ce beau monde venu des quatre coins de l’univers n’a pas été fichu de se mobiliser le peu qu’il fallait pour manifester et faire débarquer et repartir en sûreté 15 sans-papiers (annoncés depuis six mois) venus de France !

La capitulation de cette « société civile » auto-proclamée, qui dit défendre et représenter les damnés de la civilisation d’aujourd’hui, serait complète aux yeux mêmes des altermondialistes si ceux-ci pouvaient les lever vers autre chose que l’adoration de leur image dans les médias du monde. Elle l’est en tout cas aux yeux de ces sans-papiers africains découvrant en même temps l’indifférence de ces « amis » pour leur participation au forum et l’offensive tous azimuts de l’esclavagisme contemporain – fait de civilisation enraciné dans le mental de ceux-là mêmes qui s’en proclament indignés et les disent banni de leurs têtes.

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