Sans-papiers subsahariens : Pas de « solidarité », des faits concrets !

La voix des sans-papiers N°10. 6 février 2013

Fabien Didier Yene, camerounais, est le porte-parole du CCSM, Collectif des communautés subsahariennes au Maroc. Il a été lui-même sans-papiers pendant huit ans dans ce pays, où il a été à l’origine du mouvement de protestation des migrants venus du désert, et où il a été à ce jour le seul « irrégulier » régularisé. Son cas eut le soutien des associations de la « société civile » marocaine, qui saisirent l’ambassade du Cameroun pour qu’elle demande officiellement sa régularisation. Depuis, Fabien s’est fait le propagandiste en Europe de la cause de ces migrants. Il a séjourné entre autres en Allemagne, où il a publié un livre (en français : Migrants au pied du mur, Atlantica-Seguiers, 2010) qui contient le récit de son périple africain à côté de ses camarades d’infortune. Il a établi sa résidence en France où il poursuit son œuvre notamment auprès des diasporas maghrébines. Nous l’avons rencontré au cours d’une réunion au siège de l’ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France), lors des récentes luttes des sans-papiers. Nous avons souhaité l’interviewer sur sa participation au forum de Tunis.

Oui, j’irai au forum pour y apporter la parole des sans-papiers qui sont au Maroc et qui ne pourront pas, hélas, venir eux-mêmes. Je compte le faire à côté des sans-papiers qui viendront de France, comme je le fais ici même, auprès des associations et collectifs maghrébins pour les sensibiliser aux conditions inhumaines de ces personnes dans leurs pays. La lutte des sans-papiers ne doit pas être pensée comme une lutte qui prend fin à des frontières, elle est transnationale et même supranationale, en la menant il faut ôter de sa tête ses propres frontières, de même que les ont laissées derrière eux physiquement les migrants.

Avant d’arriver au Maroc, beaucoup de migrants venant du centre et de l’ouest de l’Afrique (pour l’ouest, on estime leur nombre à 35% du total) traversent le désert, où plusieurs meurent. Au Maroc, ils espèrent rejoindre Ceuta ou Melilla, avant-postes européens en terre d’Afrique. L’impact avec la société marocaine est on ne peut plus dur dès l’entrée. Il y a tout un système de trafics, de « passeports » par exemple, pour traverser la frontière : ils passent de main en main contre de l’argent. Un vampirisme social qui s’est développé pour sucer le sang de ces malheureux qui arrivent du désert. Puis il y a la loi sur l’immigration, qui est très répressive envers ceux qui sont suspectés d’aider un « irrégulier » à entrer dans le pays : ils risquent six mois de prison minimum, plus une lourde amende. De ce fait les gens ont peur des migrants, certains arrivent même à les dénoncer. Cette loi est attentatoire aux droits de l’homme, elle ne pousse pas seulement les gens à la méfiance, mais à une conduite raciste envers ceux qui viennent du sud du continent.

Pour traverser le Maroc du sud au nord, il faut la plupart du temps se cacher dans les forêts, comme des animaux. Traqués comme des bêtes. Les rafles sont très sauvages ; en Europe vous n’avez pas idée d’une rafle de la police marocaine. Puis, si tu es arrêté, alors le jeu de ping-pong commence : on est refoulé a la frontière (fermée) avec l’Algérie. Tu n’as pas le choix, tu dois aller de l’autre côté. Tu traverses le no man’s land et les Algériens te repoussent, tu dois revenir d’où tu viens. Mais les Marocains ne veulent toujours pas de toi, et ça recommence… Cela finit normalement la nuit, car la nuit les sans-papiers cherchent à passer en courant, pendant que les gardes, d’un côté comme de l’autre, tirent en l’air. C’est un jeu cruel auquel ils se livrent, comme si ce n’étaient pas des êtres humains, mais des lapins qu’il est amusant de terroriser. Beaucoup s’affolent en effet, ils tombent en courant, ils se blessent, se cassent un pied, une jambe, se perdent dans le désert, où ils meurent… Des femmes se font violer… Toute la misère humaine causée à des humains par d’autres humains.

Il y en a tout de même qui arrivent à s’installer au Maroc. À trouver une femme, à s’« insérer ». Leur vie est la vie des sans-papiers de par le monde : surexploités dans les champs, les chantiers, les marchés, dans les travaux les plus durs. Les maisons leur sont louées très cher… enfin, tout le système d’exploitation sociale des plus défavorisés. Ceux qui arrivent malgré tout à Ceuta et à Melilla, se trouvent la route barrée par des grillages hauts de six mètres, avec quatre mètres de barbelés au devant. Impossible de passer. Sauf par des zones sans barbelés : ce sont les zones de trafics. Des gens essaient, tous les jours, ils sont tous les jours repoussés, par les gardes espagnols, européens, notamment allemands. Mais parfois il arrive qu’on laisse passer, on ne sais pas pourquoi. D’autres cherchent à contourner les grillages à la nage, par la mer. Ceux qui ne se noient pas arrivent quelques fois à passer…

De la tribune du forum mondial, en dénonçant tout cela dans une des capitales du Maghreb, j’espère susciter un vif débat, d’où il sera clair qu’il ne peut pas y avoir deux poids, deux mesures : demander, pour ses ressortissants en Europe, ce qu’on nie chez soi aux sans-papiers d’autres pays. Les diasporas maghrébines conservent un poids plus qu’idéologique au Maghreb, elles doivent se positionner clairement, politiquement. Les sans-papiers subsahariens en ont assez de leur « solidarité » : des faits concrets dans les pays du Maghreb, voilà ce qu’ils veulent !

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