Dans la presse : « Les sans-papiers à Dakar : “Notre caravane s’adresse à l’Afrique” » – alternatives‑economiques.fr 09/02/11

Les sans-papiers à Dakar : “Notre caravane s’adresse à l’Afrique”

 

Le forum social mondial de Dakar accorde cette année une large place aux mobilisations de migrants. Premier acte de cette dixième édition du FSM, une « Charte des migrants » a été adoptée samedi 5 février sur l’île de Gorée, lieu symbolique de la traite des esclaves noirs. Anzoumane Sissoko, porte-parole en France du « Ministère de la régularisation de tous les sans-papiers », qui avait occupé un immeuble rue Baudélique à Paris, dresse un premier bilan de la caravane partie de Bamako (Mali) pour rejoindre Dakar. Il critique l’attitude de nombreux gouvernements africains, qui sont amenés à cogérer les politiques migratoires restrictives de l’Union européenne, en essayant d’empêcher les migrants de traverser le continent pour gagner l’Europe et à travers la signature d’accords de réadmission avec l’Europe et la délivrance des laissez-passer nécessaires aux expulsions vers les pays d’origine.

 

Comment s’est organisée cette caravane de Bamako à Dakar ?

Quand nous avons appris qu’une caravane partirait d’Angola, du Cameroun, du Togo, du Bénin et du Burkina, pour ensuite converger à Bamako le 20 janvier 2011, nous avons sauté de joie. Car c’est la seule occasion pour nous de toucher le bassin du fleuve Sénégal, une grande région d’émigration entre Mali, Mauritanie et Sénégal. Il était donc important pour nous de l’expliquer à la population. Cette caravane était composée du réseau international « No Vox », des Allemands et quelques Français. Notre groupe du « Ministère de la régularisation de tous les sans-papiers » a constitué la plus importante délégation : 50 de nos militants sont arrivés à Dakar. La caravane nous a permis de retrouver en route des militants qui sont prêts à se faire les relais de notre action, pour s’organiser ici et là-bas, pour coordonner les actions entre Nord et Sud d’une manière autonome, sans dépendre des appareils d’États.

 

Quel message vouliez-vous faire passer ?

Cette caravane avait pour objectif prioritaire d’expliquer aux populations d’abord pourquoi on émigre vers l’Europe. Le Mali, le Sénégal, la Côte-d’Ivoire ont des potentialités économiques, ils produisent du café, du cacao, de l’arachide, mais ils souffrent d’une mauvaise gestion. Où va cet argent ? Ce sont les politiques menées dans nos pays qui nous poussent vers l’Europe. Ensuite, on a expliqué que l’immigration est cogérée par les deux parties : la France et l’Europe d’un côté, chargés de régulariser ou de refuser, et les chefs d’États africains de l’autre. Les expulsions en Afrique, ce n’est pas seulement l’Europe, ce sont aussi nos chefs d’États en Afrique qui en sont responsables, au nom de leurs intérêts personnels. Est-ce que les populations peuvent accepter que l’apport des migrants à leurs familles soit diminué à cause de cette politique d’expulsion ? C’est le message qu’on a voulu faire passer au cours des six étapes de Bamako à Dakar. Mais dans les forums sociaux, mondiaux ou locaux, on sait comment cela se passe : c’est difficile pour les migrants d’accéder à la parole et de s’exprimer comme on le souhaite. Et je prends le pari que notre caravane va encore passer inaperçu, et que les médias ne la relaieront pas.

 

A quoi sert la Charte des migrants adoptée sur l’île de Gorée ?

La charte n’a pas amené de grandes différences avec les textes adoptés au cours des dernières années. C’est un beau texte, mais la question, c’est comment appliquer ces principes. Pour notre part, nous avons misé sur la population malienne et sénégalaise. Et nous affirmons que la liberté de circulation existe, mais qu’elle est réservée aux riches.

 

Les entraves à la circulation au sein du continent africain sont-elles nouvelles ?

Notre caravane ne s’adresse pas à l’Europe, elle s’adresse à l’Afrique. J’ai rencontré des gens expulsés de Côte-d’Ivoire vers le Burkina Faso : c’est grave, on ne devrait pas voir cela dans l’Afrique d’aujourd’hui. L’Europe a mis fin à ses frontières internes, et l’Afrique aujourd’hui fait le chemin inverse. Dans notre caravane, il y a huit nationalités. Dans notre « ministère », il y a 25 nationalités, tous les pays sont représentés. A travers cette caravane, on donne donc une leçon.

 

Avez-vous le sentiment d’avoir été bien accueilli au FSM ?

Non, on n’a pas été bien accueilli. J’ai été personnellement très déçu hier, lors de la soirée d’ouverture. Ce sont des présidents, des ministres qui ont pris la parole, alors que ce sont les associations comme Attac, No Vox ou les sans-papiers qui devraient être à la tribune. Mais ce qui nous a motivés à venir, ce n’était pas le FSM c’était la caravane, et elle s’est bien passée !

 

Propos recueillis par Manuel Domergue

 

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