Dans la presse : « Mal encadrés et peu soutenus » – liberation.fr 03/09/02

Mal encadrés et peu soutenus

Didier Arnaud, liberation.fr, 3 septembre 2002.

 

La coordination nationale peine à se structurer et veut rester autonome.

Où sont les soutiens des sans-papiers ? Que font-ils ? Et qu’attendent-ils ? Alain Krivine, porte-parole de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), s’inquiète. Son organisation, présente depuis le début du mouvement à la basilique de Saint-Denis, voit des milliers de gens sortir de la clandestinité. Lui découvre une structure militante «débordée par l’ampleur du mouvement». Krivine parle de «rançon du succès». Un succès qui produit des tiraillements. Et qui nécessite d’élargir le soutien, encore maigre ces derniers jours.

 

Dimanche soir, sur le parvis des droits de l’homme, au Trocadéro à Paris, lors de la manifestation des sans-papiers, il y avait pourtant les «historiques». Mgr Jacques Gaillot, le Pr Léon Schwartzenberg et puis les «locaux» du 93, d’où est parti le coup. Comme le maire PC de Saint-Denis, Patrick Braouezec, dont la municipalité n’a pas ménagé ses efforts pour soutenir les sans-papiers. Avec eux, toujours, le Mrap et Mouloud Aounit, qui, dans le désordre du Trocadéro, s’est retrouvé «à quatre pattes pour se glisser vers le micro et prendre la parole». Les organisations qui voudront se joindre au mouvement devront-elles faire des contorsions ? En tout cas, selon Aounit, il existe un vrai risque d’«implosion du mouvement» sans organisation solide derrière.

 

Pas homogène. Le collectif de Seine-Saint-Denis avait à sa tête Ali Mansouri, qui, après l’étape de la basilique, souhaitait voir réagir les autres comités dans tous les départements. Mais il fallait aussi donner une «dimension nationale au mouvement». Or la coordination nationale, en sommeil depuis quelques années, éprouve des difficultés à se structurer. Et, comme le disent tout bas certains, «il va falloir qu’elle définisse ce qu’elle veut» pour qu’on puisse l’aider. Visiblement, son porte-parole Romain Binazon en est plus à gérer la situation heure par heure qu’à élaborer un programme national. En outre, explique un proche du mouvement, «cela fait deux ans qu’entre la coordination nationale et les collectifs il y a des tensions». Il s’agirait de divergences en relation avec les différences d’origine. Certains responsables se trouvent dans des situations individuelles si inextricables que «cela finit par rejaillir sur les comportements». A la LCR, un responsable constate : «Le mouvement a du mal à trouver une homogénéité, des perspectives.»

 

Peut-être est-ce pour cela que les soutiens tardent tant. Peut-être est-ce également parce que les sans-papiers considèrent les marques de «sympathie» avec circonspection. «La dernière fois où on a lancé un appel avec les personnalités qui nous soutiennent, certains sans-papiers nous ont tiré dessus», explique Mouloud Aounit. Peur de la manipulation ou véritable désir de prendre les décisions tout seuls ? Un responsable du Gisti (Groupe d’information et de soutien aux immigrés) confirme : «Il y a une séparation entre les sans-papiers et leurs soutiens. Cette autonomie du mouvement des sans-papiers, c’est devenu un dogme.»

 

Appel tous azimuts. Dogme ou pas, la mobilisation est lancée. Lire la suite…

Reste à l’accompagner. «Il faut créer un mouvement de sympathie, un espace politique autour des sans-papiers», observe Michel Tubiana, de la Ligue des droits de l’homme. Il prévoit de lancer un appel à signatures, tous azimuts, dans les heures qui viennent. Des intellectuels et des artistes devraient se remobiliser. Christian Piquet, membre du bureau politique de la LCR, pense qu’il faut trouver rapidement des lieux d’accueil mais aussi des «objectifs pour unifier ce mouvement».

 

Mais quelles options choisir ? Aller devant les préfectures semble incongru à Jean-Claude Amara, de Droits devant !!, car ce choix «parcellise» l’unité d’une lutte nationale. Il plaide pour élargir la bataille aux questions de l’emploi. Michel Tubiana pense qu’il faut que le ministère de l’Intérieur prenne en charge un traitement collectif des dossiers, afin d’éviter «l’arbitraire des préfectures». Au-delà, Amara table sur l’«intelligence» d’un mouvement qui va finir, assure-t-il, par sécréter ses propres meneurs et des points de vue convergents.

 

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