Dans la presse : « Le souvenir de Saint-Bernard » – liberation.fr 03/09/02

Le souvenir de Saint-Bernard

Dominique Simonnot, liberation.fr, 3 septembre 2002.

 

Il y a six ans, la droite avait répondu en durcissant la loi.

En mars 1996, ils arrivent par petits groupes. Timidement. Et s’installent dans l’église Saint-Ambroise à Paris. On les appelle encore des «clandestins». Le lieu a été simplement choisi parce qu’il est proche du centre de soins gratuits de Médecins du monde, où ils ont l’habitude de consulter. Ils demandent des papiers. Quelques jours plus tard, le lendemain de la visite du cardinal Lustiger, le curé de Saint-Ambroise ­ avec l’accord des autorités religieuses ­ donne les clés de l’église aux policiers. Les sans-papiers sont évacués. Commence une longue errance qui les mène du gymnase Japy à la Cartoucherie de Vincennes. D’entrepôts désaffectés de la SNCF à l’église Saint-Bernard, au coeur de l’été 1996.

 

Gauche soudée. Le mouvement grossit. Dépassant, un peu partout en France, les manifestations contre les «lois Pasqua» sur l’immigration. Les soutiens affluent autour de l’église du XVIIIe arrondissement parisien. Y passent leurs jours et leurs nuits. On réclame «la régularisation de tous les sans-papiers». Autour de l’église, la gauche se soude. Le 23 août, au petit matin, les policiers défoncent la porte de Saint-Bernard à coups de hache. Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur, avait promis d’agir «avec humanité et coeur». Il est vilipendé. Des manifestations rassemblent des dizaines de milliers de personnes dans toute la France. Il y a quelques retours forcés vers le Mali, le Sénégal. Mais, malgré ses déclarations, le gouvernement se révèle impuissant à renvoyer les 300 sans-papiers de Saint-Bernard. Beaucoup sont ici depuis des années, ont des enfants nés en France, travaillent, sont mariés.

 

En 1997, le mouvement reprend de l’ampleur. A nouveau grâce à Jean-Louis Debré et à sa loi qui durcit les lois Pasqua. Des pétitions sont signées par des milliers d’intellectuels, artistes, comédiens, écrivains, médecins… Les manifestations reprennent de plus belle «contre les lois Debré». PS en tête. Vient la dissolution de l’Assemblée, l’arrivée de Lionel Jospin à Matignon et de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l’Intérieur. Le PS avait promis l’abrogation des lois Pasqua-Debré. En fait, une loi et deux circulaires viennent juste les assouplir. Finalement, sur 142 000 dossiers déposés, 8 000 sans-papiers obtiennent leur régularisation. Et les autres ? Ils sont retournés à cette semi-clandestinité qu’ils connaissaient déjà. Rejoints par d’autres depuis. La plupart travaillent, et tout le monde le sait. Dans le bâtiment, la sécurité, la restauration, la confection. Lire la suite…

 

Peu de reconduites. Seule l’extrême gauche parle encore de régularisations massives, la gauche officielle se tait. En 1999, Jean-Pierre Chevènement s’énerve des «faibles» 20 % d’exécution des arrêtés de reconduite à la frontière. Comme ses prédécesseurs, de droite ou de gauche, il avait assuré que les non-régularisés seraient renvoyés dans leur pays. Or jamais aucun ministre de l’Intérieur ­ même Charles Pasqua avec ses charters ­ n’a pu faire mieux que ces 20 %. Aujourd’hui, pour améliorer ce «score», Nicolas Sarkozy souhaiterait à nouveau changer la loi. Pour la sixième fois en seize ans.

 

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