Dans la presse : « Des curés au côté des sans-papiers » – liberation.fr 01/07/96

Des curés au côté des sans-papiers

Dominique Simonnot, liberation.fr, 1er juillet 1996.

 

Les occupations à Paris et en banlieue accentuent les dissensions au sein de l’Eglise.

Bebe aura sa carte de séjour. Son nom est sur la liste. Son dossier fait partie des 48 auxquels le ministère de l’Intérieur a accordé des papiers. Parce que son enfant est né en France avant le nouveau code de la nationalité et parce que son mari vit et travaille ici depuis de longues années. Mais Bebe est aujourd’hui sur un matelas, au milieu de la nef de l’église Saint-Bernard: «Je continue jusqu’au bout.. Pour que les autres, aussi, aient leurs papiers. Même si c’est dur, on reste toujours ensemble.» Vendredi dans la soirée, à la fin d’une petite manifestation des sans-papiers de Saint-Ambroise, la jeune femme s’est engouffrée dans l’église avec ses compagnons. Comme à Saint-Ambroise, l’église dont ils avaient été expulsés le 22 mars dernier, les sans-papiers ont divisé les lieux en deux. Sur les côtés, vivent les hommes. Le milieu est laissé aux femmes et aux enfants.

 

Ses chaussures respectueusement rangées devant le portillon d’une petite chapelle dédiée à la sainte Vierge, Mahamadou joue avec son petit garçon. Pas de chance, l’enfant est né en mai 1994, trois mois après l’entrée en vigueur du code de la nationalité. Mahamadou n’est pas sur la liste. Pendant sept ans, il a été plongeur dans une pizzeria. Il écarte ses mains: «J’ai des bulletins de salaire haut comme ça». Et un appartement qu’il paye 3.000 F par mois. Il répète: «On n’a pas le choix, on reste là. Pour nos papiers.»

 

A-t-il peur de se faire expulser de France? Il lève les yeux au ciel.

 

Le ministère de l’Intérieur a prévenu: cette nouvelle occupation «ne modifiera pas l’attitude du gouvernement». Mais le voisin de Mahamadou explique: «On a tous décidé deux choses, on ira jusqu’au bout et ce sera la carte de séjour ou le charter. Que voulez-vous qu’il nous arrive de plus?»

 

D’une des petites chapelles, à l’autre bout de l’église, le père Henri Coindé, curé de la paroisse, appelle les Africains par la sono: «Soyez gentils, ne faites pas de bruit, nous allons célébrer la messe.» Vendredi, il avait refusé de signer un ordre de réquisition aux forces de l’ordre, comme le lui demandaient les policiers. «Cette situation a été créée par le gouvernement, qu’il prenne ses responsabilités», leur avait-il répondu. C’est ce qu’il explique d’ailleurs à ses paroissiens. Même s’il «déplore», avec son conseil pastoral, «le manque de concertation qui a conduit à cette action menée par surprise». Même s’il a fait remarquer aux familles le manque d’eau et de sanitaires de son église, il assure aussi qu’«une telle action montre leur désespoir». Et dans un communiqué lu pendant la messe, le conseil pastoral a demandé «aux autorités compétentes d’ouvrir des négociations», ajoutant que «dans ce cadre, l’Eglise a un rôle public à jouer». Autre tonalité du côté de l’archevêché, où l’on parle de «provocation irresponsable» et où l’on souligne perfidement que «les immigrés avaient été conduits par Léon Schwartzenberg et par monseigneur Jacques Gaillot». A quelques kilomètres de là, dans le XIIIe arrondissement, l’église Saint-Hyppolite est, elle aussi, occupée par des sans-papiers qui réclament leur régularisation. Mais, menée par la Cimade, l’occupation a été l’objet d’un accord préalable du curé de la paroisse et de l’archevêché. Comme à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ou à Créteil, où la hiérarchie catholique soutient d’autres occupations de locaux paroissiaux par des étrangers sans papiers. Lire la suite…

 

A l’église Saint-Bernard, en tout cas, la vie continue. Samedi après-midi, un mariage a été célébré sous les vivats des Africains rangés devant la porte en haie d’honneur. Mardi soir, pour la fête du quartier, on y chantera comme prévu, la Misa criolla. «Il ne sera pas dit que plus rien ne se passe ici», prévient l’abbé Coindé.

 

Samedi, ce sont aussi les résidents des foyers d’immigrés qui ont manifesté dans le XXe arrondissement. Après le rapport Cuq, vilipendant la vie des foyers, et une opération de police dans un foyer de la rue du Retrait, terminée en charter pour Bamako, l’inquiétude monte: «D’autres foyers s’attendent à être visités, il faut se battre contre la politique du gouvernement», affirme Diallo Madikoulé, un des responsables du Comité pour l’avenir des foyers. Le cortège d’un petit millier de personnes a tourné pendant trois heures dans tout le quartier. «Nous devons protéger les immigrés», dit Henri Malberg, conseiller de Paris qui marche avec ses collègues, élus communistes de Paris, ceints de leur écharpe tricolore. Comme un écho de la lutte des sans-papiers, les slogans les plus repris dans la manifestation concernaient leur régularisation.

 

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